Ma génération préfère l'amitié à l'amour

Encre de presse
Enquêtes et chroniques, pour mieux comprendre le monde qui nous entoure.
Par 
Matéo Parent
 & 
, le 
7/23/23

Je viens de la génération de Friends, pas celle de Grease. Même après le bac, pour beaucoup d’entre nous, une bande de potes solide est un horizon préférable à un amour lycéen qui fleure bon le pré-mariage. Un quart de siècle sépare la sitcom des 2000’s de la comédie musicale romantique. C’était visiblement suffisant pour que les priorités conjugales des 20-30 ans se renversent.

L’année dernière, après quelques années de couple, je me suis fait larguer. C’était un peu comme se casser le bras : c’est arrivé à beaucoup de monde avant moi, mais ça fait toujours mal. J’ai pris dans la gueule ce dégoût passager de l’amour, celui qui te chuchote à l’oreille que tu ne trouveras jamais personne pour toi. Je suis allé trouver du soutien chez mes potes. Mes proches d’alors, c’était des célibataires à moitié heureuses, des amants sous contrat libre sans exclusivité, des enchainements de date d’un soir et relations d’une semaine… les couples stables dans ma tranche d’âge, rarissimes, me paraissaient presque old school.

Je me suis demandé si la génération Z n’est pas devenue une Rachel collective. Vous savez, ce personnage qui plaque son fiancé le jour de son mariage et pars habiter en coloc. Le récit a abreuvé les consciences de plus de 18 millions de personnes, ça doit laisser des traces, non ? Ou peut-être mes potes et moi étions des damné·es du cœur ? Je soutiens après une (mini) enquête que le vague à l’âme de mon entourage est bien représentatif de notre génération. 


Alors, l’amour est-il devenu un truc de gros boomer ? 

Cupidon a du plomb dans l’aile

Les dernières séries à la mode ne nous ont pas empêché de bouffer des roses depuis notre plus jeune âge. Le mythe de l’amour romantique est solidement ancré dans la culture qui nous entoure. Je parle là des hommes-sphère de Platon, des princes & princesses Disney, de Roméo et Juliette. Rencontre, passion, stabilisation, installation « jusqu’à ce que la mort nous sépare ». Pourquoi pas faire des gosses dans la foulée, ça fait partie du package. La relation amoureuse reste clairement la plus valorisée socialement. Une récente enquête de la sociologue Isabelle Clair a montré que les ados se définissaient comme « célib » ou « maqué » dès 14 ans. Dis-moi si tu es en couple, je te dirais qui tu es…

Pourtant, il suffit d’un coup d’œil à l’augmentation des taux de divorce depuis 1970 pour voir à quel point le modèle classique est fragilisé. Et une batterie de journalistes et intellectuelles sont là pour enfoncer le clou, comme Victoire Tuaillon (Le cœur sur la Table), Judith Duportail (L’amour sous Algorithme), Liv Strömkist (Les Sentiments du Prince Charles)… Ou la sociologue Eva Illouz, qui affirme dans Philomag que « l’amour romantique a, dans l’ensemble, été un lamentable échec ». Visiblement allergique aux demi-mesures, elle poursuit ses annonces choc dans La fin de l’Amour (Seuil, 2020). Notre génération, avance Illouz, est pleine de désillusion par rapport au modèle laissé par nos parents, biberonnée aux applications de rencontre qui soutiennent une peur de l’engagement généralisée. Le tout s’illustre dans des pratiques comme le ghosting, cet art nouveau consistant à finir une relation sans avertissement, en coupant tous les liens numériques avec le ou la partenaire. Charmant, non ?

Génération « bros before hoes »

« Les potes avant les putes », en français (et pardon pour l’insulte) : l’expression est à la mode, la pratique aussi. L’amitié est devenue un refuge. « Dans ma vie, je mets toujours l’amitié avant l’amour car c’est plus stable. C’est moins de conflits, on est moins déçue », explique Julie, 24 ans, lassée des histoires sans lendemains. Plutôt que se reposer sur un conjoint, elle s’appuie sur des ami·es qu’elle compte sur les doigts d’une main. 

Se jurer à la vie à la mort, comme le mariage mais les enfants (et le cul) en moins : c’est ce que se promettent les « Best Friend Forever » (BFF). Le sigle est répandu chez la génération Z, et confère même un statut social, affirme L’Express. Il marque le privilège de partager une forme d’intensité et d’exclusivité avec une relation d’ordre platonique. Sur Instagram, la popularité des hashtag donne à voir l'inconscient collectif des jeunes. « #BFF » comptabilise à date 63 millions de publications, se hissant au-dessus du fameux « #couplegoals » (« objectifs de couple », 53 millions).

L’amitié n’a pas le poids des obligations qu’entraine souvent la relation amoureuse. « Mes ami·es proches, je n’ai pas besoin de s’appeler toutes les semaines. Mais on est dispo, on compte beaucoup l’un sur l’autre », témoigne Timothée, 26 ans. Pour Ouest-France, on attend d’une relation amicale tout ce que les autres relations ne peuvent pas nous donner : « Ia reconnaissance des parents, la vraie fraternité qu’on n’arrive pas à vivre avec nos frères et sœurs à cause de rivalités, les confidences, la proximité qu’on n’arrive pas à vivre avec un conjoint dans un couple ».

Tout en un

Dans mes recherches, je suis tombé plusieurs fois sur un argument qui m’a laissé perplexe : pour (re)trouver l’amour idéal et paisible, il suffirait de fusionner amant·e et meilleur·e ami·e en une seule et même personne (comme le défend par exemple Comte-Sponville dans Philomag). S’il est bien crucial de faire de son conjoint un·e ami·e, sous peine de vivre un couple à une dimension, l’inverse me paraît impossible. Et ce pour trois raisons majeures, qui distinguent l’amoureux de l’ami :


Monogamie et exclusivité. Les tragédie antiques et les meilleures chanson de Raggaeton ont un point commun : mettre en scène un couple monogame (et hétéro de préférence). Les amitiés, au contraire, sont plurielles. En moyenne, les français auraient 3,6 « meilleurs » ami·e (source : cette étude publiée par Snapchat, promis elle est sérieuse). Pire, le mariage ou l’installation en couple marquent une chute brutale des pratiques de sociabilité. The Guardian a poussé le vice en calculant qu’on perd en moyenne 2 ami·es quand on se met en couple. Ouch.


Sexualité et intimité. « Ce que je ne retrouve pas dans la relation amicale, c’est l’intimité. C’est la sexualité, mais aussi le toucher au quotidien, l’affection », raconte Timothée. La frontière peut être ténue. « Il y a toujours du désir dans l’amitié, nos amis sont tous des amoureux en puissance. » affirme Lucile, la vingtaine, dans Philomag. Vrai, mais quand on a une « BFF », on préfère souvent préserver cette relation. Comme beaucoup de jeunes, Timothée sépare très clairement les potes et les meufs « pour ne pas risquer de foutre en l’air une belle amitié ».


Parentalité et administration. Il arrive que, 9 mois après un rapport sexuel, un enfant vienne au monde (si, si). Le couple devient un noyau administratif, parfois officialisé par un mariage ou un PACS. Fonder une famille avec ses « BFF », c’est bien plus rare. Mais ça arrive, comme le montrent certaines histoires qui sortent timidement dans les médias. Le Monde a livré récemment le récit du PACS de deux amies, qui souhaitaient « officialiser le soutien moral déjà au cœur de leur amitié et y ajouter une promesse d’assistance matérielle ». Un lien sans place pour la sexualité. Comme dans un mariage classique, Mathilde et Charlotte voulaient célébrer leur unité devenue juridique avec leurs proches. Pour l’occasion, les deux heureuses s’habillent en T-shirt avec visage de femme qui tire la langue. Reste à voir si le pied-de-nez provoc’ aux boomers sera précurseur d’une nouvelle norme.

Nouveaux récits

D’autres vont plus loin et rajoutent les enfants dans l’équation amicale. « Les gens n’arrivaient pas à imaginer qu’en tant que meilleurs ami·es, on puisse avoir un projet de parentalité, » explique Ocean au micro de Konbini. C’est pourtant ce qu’il a fait avec Marie-Sophie. « On ne s’est jamais pécho, contrairement à ce que plein de gens croient », ajoute cette dernière. Les deux compères vivent leur sexualité en-dehors de leur union. « [Notre] message, c’est : faites la famille de vos rêves, et sentez-vous légitime de faire qui est juste pour vous. Le but de la vie, c’est pas de rentrer dans une case. » Celle du mariage hétéro-cis, iels l’auront au moins pétée comme il se doit.

Ce type de récit de vie reste pour l’instant dans les marges (et c’est bien dommage). Nos chansons et films sont dominés par la passion romantique. En juillet 2023, 50% des singles les plus écoutés en France sont des chansons d’amour (j’ai compté), 0% sont des chansons d’amitiés. Alors streamons en masse You’re my best friend de Queen, Lean on me de Bill Withers, Un poco de Ninho, y’en a pour tous les goûts. Côté film, matons à l’envie le sublime Close, le classique Intouchables, ou re-re-re-regardons Friends

Non, l’amour n’est pas un truc de gros boomer. Parce que si tant de chansons et films le mettent encore en avant aujourd'hui, c’est bien pour une raison. Ça chauffe et ça brûle, c’est piquant, ça met du sens et de l’intensité dans nos vies parfois un peu merdiques ; bref, quand ça ne finit pas mal, c’est quand même vachement chouette. Mais reste que ma génération galère sévèrement sur ce terrain, depuis que les cadres sociaux de nos parents ont volé en éclat. Alors célébrons l’amitié comme elle se doit. Organisons sa fête, avec un peu d'efforts ça fera de l’ombre à la Saint-Valentin. Bon, c’est décidé, ça s’appellera la Sainte-Valentine et ce sera en juin. Des jours plus longs et une chaleur qu’on ne trouve pas en février : ça vous rappelle quelque chose ?

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